1870, les Prussiens s'installent au château

de La Lande

 

Le contexte local

En cette année 1870, le hameau du Plessis-Trévise commence tout juste à prendre forme. Cela fait environ 15 ans que  Jean Augustin Ardouin a acquis le domaine du maréchal Mortier et a entrepris de le lotir.

 

Le ténor Gustave ROGER, devenu le propriétaire du château de La Lande et de son parc, le loue en 1865, au Docteur Louis Désiré Fleury, médecin de l’Empereur Napoléon III, éminent précurseur de l’hydrothérapie scientifique. Propriétaire d’une clinique hydrothérapique à Meudon, il installe dans les dépendances du Château de La lande, une seconde clinique dont il est dit qu’elle est unique en Europe pour la beauté et la salubrité de ses conditions topographiques ainsi que par ses installations thérapeutiques. Cet établissement connaitra très vite, semble-t-il, un vif succès.

 

Les deux fermes de l’ancien domaine (ferme Saint-Antoine et ferme des Bordes) ont été acquises par des propriétaires privés. Une nouvelle ferme s’est installée place de l’église (actuelle place de Verdun). Ces activités agricoles attirent ouvriers et artisans (maréchal- ferrant en autres). La bourgeoisie parisienne y construit de belles demeures sur de vastes terrains de plusieurs hectares. Ils emploient du personnel de maison, souvent des couples, jardinier, cocher, femme de chambre, dame de compagnie. De petites maisons sont bâties pour loger ces familles venues d’Auvergne pour la plupart. Une communauté est en marche …

Au recensement de 1866, on dénombre entre 200 et 250 habitants environ.

 

Mais, en septembre 1870, la France du Second Empire est envahie par les Prussiens de Bismarck et la ville de Paris est assiégée. La ligne de front passe à proximité de Plessis-Trévise.

 

La carte ci-contre montre le positionnement des troupes françaises (en rouge) et des troupes prussiennes (en bleu) lors des sanglants combats du 30 novembre au 2 décembre 1870.

Les communes de Bry-sur-Marne, Noisy-le-Grand, Villiers-sur-Marne, Champigny-sur-Marne, Chennevières-sur-Marne, La Queue-en-Brie, situées sur la ligne de front seront particulièrement touchées. Le hameau du Plessis-Trévise, un peu en arrière et en zone prussienne, le sera moins mais ne sera pas épargné par les actes de pillage et de vandalisme des soldats prussiens.

(cliquer sur la carte pour l'agrandir).

En septembre 1870, au début du conflit, une vingtaine de malades étaient  en soins dans la clinique du docteur Fleury, au château de La Lande.

 

Sentant le danger arrivé, le docteur avait proposé à la Société Internationale de Secours aux blessés de transformer La Lande en «ambulance». Des incompatibilités entre la Croix-Rouge Internationale et le Ministère de la Guerre firent que le drapeau estampillé, absolument indispensable à la protection de sa maison de santé, ne lui fut jamais délivré.

 

Le 19 septembre 1870, un détachement d'officiers prussiens prend possession du château.

 

Le Docteur Fleury sera un précieux témoin de cette occupation allemande. Il a consigné cette période dans un ouvrage publié en 1873 sous le titre "Occupation et bataille de Villiers-sur-marne et de Plessis-Lalande".

 

 

 

L'occupation par les prussiens

(Extraits du livre du Docteur Louis Fleury)

 

Le 19 septembre, dès 8 heures du matin, un groupe de cavaliers montent au galop l’avenue du château de Plessis-Lalande, pénètre dans la cour d’honneur et s’arrête devant la porte du péristyle :

«Monsieur, me dit un officier s’exprimant facilement et correctement en français, nous allons avoir l’honneur d’installer ici le quartier-général du comte d’Obernitz, commandant en chef la division wurtembergeoise de l’armée allemande ».

Vers midi, le lieutenant général comte d’Obernitz, fit son entrée à Plessis-Lalande, suivi de son état major et de cinquante gendarmes à cheval [……].

Le 23 septembre, vers 8 heures du matin, le docteur Fleury rencontre le général sur la terrasse du château; la garde montante passe devant la grille et tout à coup éclate une vive et brillante musique militaire. "Une vive émotion s’empara de moi et je ne pus retenir mes larmes". Le comte d’Obernitz me saisit le bras : «Monsieur, me dit-il, je comprends vos sentiments et les honore …».

 

Pendant les premiers mois de l’occupation, les diverses grilles du parc furent maintenues fermées. Mais, le siège se prolongeant au-delà de toutes les prévisions allemandes, les soldats commencèrent à ressentir de l’ennui, les officiers de la mauvaise humeur, du dépit, de la rage. Il fallut bien songer à se distraire, à se venger du «criminel entêtement des Français». Alors commencèrent les vols, les dévastations, les pillages.

 

La méfiance de l’état-major prusso-wurtembergeois n’a pas été cruelle, elle s’est montrée constamment puérile, ridicule, absurde et par conséquent vexatoire, se portant à égal degré sur les choses et sur les hommes. A plusieurs reprises furent amenés, comme prisonniers, à Plessis-Lalande, des officiers et des soldats de la ligne ou de la garde mobile; des francs-tireurs, et de prétendus espions, c’est-à-dire des hommes vêtus de blouses et ayant toutes les apparences de braves paysans. Les militaires et les gardes nationaux furent traités suivant les lois de la guerre; quant aux francs-tireurs et aux prétendus espions, le premier mot des occupants fut toujours qu’il fallait les fusiller ou les pendre.

 

Un jour l’on constata la rupture du fil télégraphique; quelques coups de fusil tirés le soir dans les bois firent croire à une irruption de francs-tireurs, éternel cauchemar des Allemands. L’on menaça de brûler le pays et de fusiller tout le monde. Mais le fil avait été rompu par le vent, et les coups de fusil étaient tirés par des soldats, tuant des faisans au branchage à coup de fusil à aiguille.

 

Enfin, raconte le docteur Fleury «A voir l’insistance, la rigueur, l’inquiétude mal dissimulée avec lesquelles les officiers exigeaient l’ouverture de toutes les portes, et même de tous les meubles, l’on aurait pu croire qu’un corps d’armée tout entier peut être enfermé dans un cabinet de toilette, et qu’un canon de 24 peut trouver place dans un tiroir de commode […..]

Depuis le commencement jusqu’à la fin je n’ai pu ôter de l’esprit de ces gens-là que j’étais un espion, un ennemi chargé d’une mission secrète devant s’accomplir actuellement ou plus tard…… Toutes mes paroles, tous mes gestes, tous mes pas, toutes mes actions, toutes différentes expressions de ma physionomie furent observées, analysées, discutées, interprétées. J’étais trop ou pas assez triste, trop ou pas assez soucieux, que sais-je! Le Parc de Plessis-Trévise me fut assigné comme lieu de promenade, mais jamais je ne pus obtenir l’autorisation d’aller même à Villiers».

 

L’extrême sécheresse de l’année 1870, l’usage immodéré d’eau que faisaient les soldats et les chevaux de Plessis-Lalande et des environs, amenèrent une baisse rapide des eaux des douves qui entourent le château. Pendant plusieurs jours, le docteur Fleury a entendu toutes sortes de discours dont l’inévitable conclusion était : « C’est égal, vous devez avoir le moyen d’empêcher les eaux de baisser». Il fallut attendre les pluies de novembre qui firent remonter le niveau des eaux pour que ces messieurs de l’état-major admettent la possibilité de mon innocence !

 

Puis, le docteur se vit prier de ne plus allumer la lumière dans sa chambre à coucher, laquelle prenait vue sur Paris et particulièrement sur le fort de Nogent.

Les vivres allemands se faisaient attendre et le général d’Obernitz conçut de vives inquiétudes. Les soldats casernés au château ou ayant trouvé moyen d’y pénétrer, s’introduisirent dans la cuisine et y volèrent tout ce qui leur tombait sous la main; d’autres se jetaient sur les débris et les dévoraient avec avidité; l’on rencontrait dans les allées du parc des hommes pâles et amaigris qui demandaient du pain … des réquisitions furent opérées dans les fermes du voisinage.

Il fallut aviser. L’on accorda à quelques uns des rares indigènes qui étaient restés au hameau de Plessis-Trévise, à des hommes que vingt fois l’on avait arrêtés, emprisonnés, maltraités, menacés de la corde et du fusil à aiguille, la permission de vendre du pain, du fromage, etc. et d’aller s’approvisionner soit à Lagny, soit à Meaux, soit à Melun.

 

Décadence et première série de dégradations

Au château, les cheminées furent considérées comme insuffisantes et l’on réquisitionna tous les poêles de fonte que l’on put trouver. Le gymnase, le promenoir couvert, le bûcher furent convertis en écurie, l’atelier de menuiserie fut transformé en cuisine.

La discipline se relâchait de plus en plus. Les soldats flânaient dans le parc et dans les propriétés de Plessis-Trévise, achevant et perfectionnant l'oeuvre de la dévastation. Ils brisaient les serres, les châssis de couche empilés dans les jardins (maisons Duquesnoy, Bazin, etc.) renversaient les statues, les jets d’eau, les vasques (maison Gaudy) faisaient voler en éclats à coups de crosse les vitres et les glaces, émaillaient de coups de sabre les rampes des escaliers, les bandes des billards (maison Brossier). La destruction n’avait plus d’autre motif que le plaisir de la destruction …

Le désordre avait pris des proportions excessives. Les marchands de vins, les cabaretiers pullulaient dans le parc de Plessis-Trévise. Les soldats se livraient avec fureur à l’ivrognerie; l’on ne rencontrait que des allemands trébuchant, avec lesquels des misérables indignes du nom de Français, chantaient et criaient : «à bas la France, vive la Prusse !».

Les sentinelles se soutenaient à peine dans leurs guérites. En plein jour, malgré sa notoriété, ses sauf-conduits, sa connaissance de la langue allemande, le docteur fut arrêté à 200 mètres du château par une patrouille dont les hommes, y compris le sous-officier qui les commandait, étaient ivres-morts. Pendant une demi-heure, des sabres, des baïonnettes furent dirigés contre sa poitrine sans qu’il puisse obtenir de ces brutes, soit de poursuivre son chemin librement, soit d’être conduit par eux au quartier-général.

Des femmes de mauvaise vie s’étaient établies dans plusieurs cabarets; là, s’accomplissaient d’ignobles orgies, pendant lesquelles des coups de fusils étaient tirés et des coups de sabre distribués au hasard. Le colonel de cavalerie comte Norman, nouvellement installé, se mit en devoir de faire cesser un pareil scandale. Une surveillance sévère fut exercée sur les cabarets. Le parc fut parcouru nuit et jour par des patrouilles non avinées; les hommes étrangers à la localité furent expulsés; les femmes publiques furent renvoyées ou maintenues dans des limites plus étroites. En un mot Plessis-Lalande et Plessis-Trévise prirent un aspect de bon ordre.

 

Retour à la civilisation

Dès lors, commença à Plessis-Lalande, une période d’accalmie. Le docteur s’en réjouit : «M. le Comte Norman se montra d’une convenance parfaite et d’une sollicitude touchante. Avec une insistance pleine de délicatesse, il nous obligea d’accepter, chaque matin, du pain, de la viande, du café, du sucre, du riz, des haricots et un jour, il nous envoya deux bouteilles de vin de Champagne ! L’un de nos chevaux étaient mort de faim, j’obtins du foin et de l’avoine pour le second».

Le major Roeder, soldat violent, passionné, mais aussi franc, loyal, brave, détestait la guerre. Esclave de son devoir, il avait l’estime du docteur Fleury : «C’est l’un des hommes les plus doux, les plus bienveillants, les plus humains que j’aie jamais rencontrés. Il eut mille bontés pour les enfants de madame Vinant (la femme de chambre) et témoigna à madame Fleury les sentiments les plus respectueusement dévoués, s’efforçant autant que possible d’adoucir à ma courageuse compagne, épuisée de souffrances physiques et morales, en dépit de toute son énergie, les amertumes de la situation ».

Sans doute, c’était la guerre. Ces hommes étaient toujours des ennemis. Mais, cette guerre était, à ce moment là, celle des peuples civilisés et ces hommes étaient des hommes intelligents et de coeur. Mais ce répit fut de courte durée.

 

Une nouvelle compagnie s'installe et les dégradations reprennent de nouveau

Le général d’Obernitz, mû par des considérations d’art, de science et d’humanité, avait fait respecter les locaux consacrés aux appareils hydrothérapiques; défense avait été faîte d’y pénétrer. Mais, le 18 novembre, le général d’Obernitz et son état-major quittent Le Plessis-Lande à la surprise de tous. Il est alors remplacé par le général Reitzenstein accompagné d’une compagnie d’infirmiers-brancardiers qu’il sera impossible de maitriser. En un instant, toutes les barrières sont renversées, brisées, arrachées, les salles de soins saccagées.

Le 28 novembre 1870, le docteur Fleury ne put que constater les dégâts : les grilles du parc avaient été démontées, des arbres avaient été abattus, les allées étaient défoncées, les pelouses et les massifs de fleurs piétinés par les chevaux. Dans l’institut, le gymnase était une écurie, le promenoir couvert, un abattoir et une boucherie, le bûcher, la remise étaient alternativement des écuries, des étables, des bergeries suivant les besoins du service. Le mobilier était frappé d’une énorme dépréciation en raison de la négligence, de la saleté et de la brutalité avec lesquelles ils avaient été traités par les brosseurs, domestiques et ordonnances de MM. les officiers. La plus grande partie du linge de table, de lit et de toilette, de la vaisselle, de la verrerie, des services de table, de la batterie de cuisine avaient été déchirée ou cassée, perdue ou volée. Les caves et les garde-manger étaient vides. Les approvisionnements de bois et de charbon de terre avaient été consumés. La basse-cour était veuve de ses nombreux habitants.

 

Attaque des français et pluie d'obus sur le château

Le 29 novembre, une explosion formidable ébranla le château et fit tressaillir ses habitants. Un obus venait d’éclater à cinquante mètres du chalet où avaient été assignés à résidence les époux Fleury. Un nouvel obus suivi, tombant à gauche du château, entre l’aile droite du bâtiment hydrothérapique et le promenoir couvert, dans lequel se trouvaient une vingtaine d’hommes, dont aucun ne fut atteint par les éclats de projectiles. Les vitres volent en morceaux, des soldats s’élancent effarés hors du promenoir, des chevaux attelés à des chariots vides prennent le mors aux dents et s’enfuient au galop. Il y eut un moment de désordre et de confusion. Au chalet, le fracas et la commotion furent tels, que la domestique qui, dans la cuisine, tenait une casserole à la main, la jeta en l’air, et se précipita tête baissée dans le jardin, sans savoir ni ce qu’elle faisait ni ce qu’elle disait. Le bombardement continua avec fureur. Deux autres obus tombèrent en avant du chalet, d’autres, passant par-dessus le belvédère avaient labouré la grande pelouse devant la façade du château.

Cependant, malgré sa destination nouvelle, restée probablement inconnue aux officiers français, Plessis-Lalande continua à être l’objectif des batteries et les obus pleuvaient autour du château et dans le parc, arrachant des cris d’épouvante aux malheureux blessés auxquels désormais le docteur Fleury consacrait tous ses soins et son temps.

Le général Reitzenstein avait quitté le château et s’était réfugié dans la partie la plus reculée du Parc du Plessis (maison Serrière). Le colonel Norman avait abandonné Plessis-Lalande aux blessés et sommait les époux Fleury de délaisser le chalet.

Cédant aux conseils qui étaient devenus des ordres, Ils choisirent pour asile d’habitation la maison de leur ami M. Boffinet, située à 3 ou 400 mètres en arrière du chalet, et abrité de tous côtés par des bois. Comme toutes les maisons du Parc de Trévise, elle avait subi une dévastation complète. Les vitres avaient été brisées, les portes et les fenêtres restées ouvertes avaient permis à la pluie de pénétrer de toutes parts; des monceaux d’ordures couvraient le plancher. Le froid était très vif. «Je fis remplacer les vitres cassées par des morceaux de papier, enlever les ordures et balayer. Je fis apporter au chalet quelques matelas, des couvertures, une table, quelques chaises. J’installai tout le monde provisoirement dans une des pièces du rez-de-chaussée».

Entre le 30 novembre et le 2 décembre 1870, les troupes parisiennes tentent une percée en direction des boucles de la Marne. Champigny sur Marne devient l’épicentre des combats, ils atteignent rapidement les hauteurs de Coeuilly et Villiers sur Marne.

La terre gelée (il faisait – 10°) répercutait les bruits de la bataille, on entendait le son des canons. Le crépitement de la fusillade était continu et analogue au bruit que fait la grosse grêle sur un toit en zinc, interrompu par les détonations de batteries volantes de canons de campagne et par l’affreux bruit des mitrailleuses.

 

L'afflux des blessés en provenance de la bataille de Champigny, Bry, Villiers

Pendant toute la journée du 30 novembre, des centaines de blessés se traînèrent ou furent apportés à Lalande. Les soldats étaient conduits à la ferme Saint-Martin et au château de Coeuilly, Plessis-Lalande recevait de préférence les officiers. Dès ce moment, le docteur Fleury, se consacra tout entier au service de «l’Ambulance» établie enfin à Plessis-Lalande par la force des choses qui toutefois reçut un caractère exclusivement allemand, car l’ordre fut donné de n’y introduire aucun blessé français.

Dès qu’apparaissait un pantalon garance, des soldats allemands se précipitaient et les dirigeaient vers Coeuilly ou Saint-Martin, repoussant brutalement toute aide de leurs compatriotes. Mme Fleury, humaine et charitable, réconfortait et pansait de jeunes hommes de 19 à 20 ans qui, épuisés par la fatigue, par l’inanition et par la perte de sang, tombaient sur les routes en pleurant et en invoquant leur mère.

 

Blessés de la bataille de Villiers

La fuite désorganisée des prussiens

Toute la journée, à travers champs, des fuyards pâles, exténués, couverts d’une sueur froide, effarés, désespérés, affolés, de terreur, désertaient le champ de bataille. Cette foule compacte, formée par des Wurtembergeois, des Saxons, des Prussiens, soldats de toutes armes, couraient droit devant eux, jetant leurs fusils, leurs sabres, leurs casques dans les fossés, dans les bois, par-dessus les murs dans les jardins, jonchant le sol de leur cartouches. Des armes, des casques furent trouvés dans le parc de Plessis-Lalande, la terrasse du château fut littéralement couverte de cartouches. Certains pénétraient dans les cabarets et les maisons abandonnées, y déposaient leurs armes et se cachaient dans les caves, dans les greniers. On en voyait offrir de l’or pour obtenir un mauvais pantalon de toile, une blouse et une casquette. Une vingtaine d’hommes se précipitèrent ensemble dans les communs et supplièrent à genoux le jardinier de les cacher. C’était donc une fuite, une déroute, une débandade, un affreux sauve-qui-peut, laissant espérer une victoire française. Hélas ! le lendemain le comte Norman et ses officiers rentrèrent au château, forts d’avoir délogé les Français de leurs positions en avant de la Marne.

Le 1er décembre, de furieux coups de sonnette, accompagnés de coups de crosse, de cris, de vociférations, de hurlements sauvages, retentissent tout à coup à la porte d’entrée de la maison occupée par les époux Fleury et leur personnel. Dubus, le garde-chasse, se précipite. A peine a-t-il fait quelques pas, que la détonation d’un fusil se fait entendre. «Je crus le malheureux tué. Je me précipite dans les escaliers. Je trouve Dubus vivant, mais maltraité et repoussé par quarante soldats armés et furieux. Je leur adresse la parole en allemand, et demande si un sous-officier figure parmi eux. Un jeune homme s’avance, je lui montre mon brassard et mes sauf-conduits, et lui déclare que je suis propriétaire de Plessis-Lalande et réfugié dans cette habitation abandonnée pour me soustraire aux obus ; j’ajoute que cette maison est déjà occupée par huit personnes, parmi lesquelles trois femmes et deux enfants qu’il ne pourrait expulser sans assumer une grave responsabilité. Enfin, je lui offre de le faire conduire, lui et son escouade, dans une maison voisine, vide et plus vaste; je parvins à le convaincre, et tous sortent sous la direction de Dubus, chargé de leur désigner un autre gîte.»

 

Une demi-heure plus tard, la même scène se reproduit. Cette fois tous les efforts d’éloquence du docteur échouent. Il rencontre une résistance invincible, mais calme, polie, suppliante plutôt qu’impérieuse. Dehors, la neige commençait à tomber, le froid était vif … Il se laissa attendrir par le récit des fatigues, des privations, des souffrances que ces malheureux enduraient depuis quarante-huit heures. Il leur abandonna le rez-de-chaussée de la maison. Ils le remercièrent avec effusion, et se couchèrent sur les planchers !

Ils furent envahis à nouveau, les uns sortaient, d’autres se précipitaient à nouveau, armés de fusils, pénétrant de vive force jusque dans la chambre de Mme Fleury. La confusion était extrême.

Pendant ces évènements, douze cents hommes firent irruption dans Plessis-Lalande. Respectant le château, occupé par des officiers et des blessés ainsi que le chalet que protégeait encore une affiche signée de comte d’Obernitz, ils envahirent les communs, les corridors vestimentaires, les salles hydrothérapiques, les trente chambre des malades et en quelques heures, fut accomplie la plus complète et la plus horrible des dévastations. Les chaises, les commodes, les portes furent brisées; les gros meubles jetés par la fenêtre; les rideaux, les tapis arrachés et déchirés.

Les époux Fleury et leur personnel se réinstallèrent dès lors au chalet préférant périr sous les éclats d’obus que de subir de tels évènements.

 

Pillages et saccages encore

Dès le 30 novembre, Plessis-Lalande devient la proie des «hommes à brassard» brancardiers, infirmiers allemands. Ils pénètrent partout, forcèrent toutes les portes et toutes les armoires et volèrent tout ce qui leur tombait sous les mains.

 

Nouveau bombardement de Plessis-Lalande

Le 11 décembre, le bombardement de Plessis-Lalande recommença avec plus de furie que jamais. M. le comte Norman engagea pour la seconde fois les Fleury à délaisser le chalet. Une nouvelle fois, ils durent tenter de fuir les bombes dans la maison de M. de Verceilles à l’extrémité du Parc du Plessis. Cette maison avait subie une dévastation complète. Ils firent porter ce qui avait pu être sauvé : sommiers, matelas, couvertures, linge. Le logement était très précaire, des matelas furent étendus par terre contre des murs ruisselant d’eau et leur installation se trouva réduite à la plus triste expression possible, d’autant plus que le général-médecin les obligea à accueillir les blessés qui se trouvaient encore à Lalande.

Une épaisse couche de neige couvrait la terre, le thermomètre oscillait entre 8 et 12 degrés au-dessous de zéro. La santé des époux Fleury qui s’étaient tant dévoués pour soigner et réconforter les nombreux blessés des deux camps, périclitait de plus en plus. Après une angine grave, Mme Fleury fut atteinte de fièvre intermittente, d’une névralgie faciale, puis d’une bronchite qui suscita de vives inquiétudes Quand au docteur Fleury, il devenait anémique, il maigrissait à vue d'oeil, était en proie à une grande excitation nerveuse, la goutte vint parachever ce triste bilan.

Le bombardement continuait avec vigueur. L’état des communications, rendaient impossible l’approvisionnement. Un boucher et une boulangère de Combault qui, depuis quelques semaines, venaient ravitailler, cessèrent d’apporter des vivres. Les Allemands ne donnaient plus rien, et les familles étaient réduites à se nourrir de choux et de pommes de terre, heureux quand ils pouvaient en trouver en quantité suffisante.

Le château, évacué depuis le 12 décembre, était ouvert à tous les maraudeurs qui du matin au soir le parcourait du haut en bas, chacun emportant un objet quelconque comme souvenir de guerre. Le bâtiment hydrothérapique était toujours occupé par le lieutenant Hiller et vingt-cinq cavaliers, mais leur présence ne mettait aucun obstacle au désordre et au pillage.

 

Partez Docteur !

Le général d’Obernitz pressait le docteur Fleury et son épouse de partir, leur offrant un passeport pour Bruxelles. Mais, chaque jour le brave docteur espérait une nouvelle et vigoureuse sortie et gardait l’espoir de voir enfin les Français arriver. Finalement, le 23 décembre, jugeant sa présence à Plessis-Lalande inutile et sans objet, ne se croyant pas en droit de compromettre plus longtemps la santé et la vie de Mme Fleury, il se décida à entasser à la hâte du linge, des vêtements, des objets de première nécessité, dans deux malles, donna à ses fidèles domestiques, compagnons d’infortune, ses dernières instructions qui se réduisaient pour ainsi dire en deux mots «courage et patience».

 

Bien des souffrances et des difficultés attendaient les époux Fleury sur leur route …  Mais ceci est une autre histoire.

Soldat prussien s'introduisant dans une maison
L'attaque du parc de Villiers

La défaite française 

Les français mal préparés, souvent en infériorité numérique résistent vaillament face aux assauts prussiens. Le 4 septembre 1870, Napoléon capitule et laisse place à la 3ème République. Fin octobre, il faut se rendre à l'évidence : l'essentiel de l'armée régulière française est hors de combat.

L'occupation prussienne se prolonge encore quelques mois malgré les tentatives de réorganiser l'armée française en déroute. Le 20 janvier 1871, le gouvernement de la Défense Nationale se résout à capituler. L'armistice est signé le 26 janvier et mis en application immédiatement.

Le conflit se solde par la défaite de la France et la perte du territoire de l'Alsace-Lorraine qui sera vécue dans les années suivantes comme une profonde frustration. Coté Français, on dénombre à 139 000 morts (combats, maladie), 143 000 blessés et 320 000 malades. 

Les états allemands s'unissent alors en un Empire allemand mettant fin à la suprématie de la France et de l'Autriche-Hongrie. Coté allemand, les chiffres sont estimés à 45 000 morts et 90 000 blessés.

 

Note : la variole s'est malheureusement invitée au conflit et a fait d'importants ravages surtout du coté français (cela serait dû au fait d'une moindre connaissance de la nécessité du rappel de vaccin). On estime qu'en France, 125 000 personnes ont été contaminées et 23 500 décès alors que coté allemand les chiffres sont d'environ

8 500 contaminés et seulement 450 morts.

10 mois après son départ, le Docteur Fleury est de retour 

Le docteur Fleury et son épouse reviennent à Lalande en octobre 1871.

Le constat est décourageant : « Villiers-sur-Marne présente toujours l’aspect d’une horrible dévastation ; ses maisons sont encore des décombres, ses habitants sont dans la misère, toutes les ressources que présentait la localité ont disparu. Le service d’omnibus entre la station et Plessis-Lalande n’a pas été rétabli. M. Roger est dans l’impossibilité de faire à sa propriété des grosses réparations devenues plus urgentes que jamais, et cependant au lieu d’abaisser le prix de location, il entend l’élever.

Ce que l’ennemi a laissé de Plessis-Lalande est encore la proie des pillards indigènes que nulle autorité ne contient, et qui ont perdu toute notion de droit, de justice, de propriété ; la force prime tout. Dans un pareil état de choses, il m’a été impossible de relever l’Institut hydrothérapique créé il y a six ans avec tant de soins et de peines, et j’ai dû abandonner … »

 

C’en était trop, même pour quelqu’un de la force de caractère du docteur Fleury, il ne put survivre longtemps à son amertume, à son dépit. Son état de santé précaire aggravé par les souffrances accumulées fit qu’il décèdera le 14 décembre 1872 à Passy, où il s’était retiré.

 

Quant au hameau de Plessis-Trévise, il semble, selon les dénombrements de population qu’il lui aura fallu dix à quinze ans pour reprendre vraiment vie.

 

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