Un centre de formation pour chiens-guides                                          d'aveugles 

 

1917. Pendant la Grande Guerre.

Depuis quelques temps, les villageois plesséens voyaient avec surprise des soldats, les yeux bandés et précédés de chiens, errer par la campagne et traverser les rues sous la surveillance d’autres militaires.

Les bruits les plus étranges commençaient à courir à ce sujet. La légende de chiens sourciers ou chercheurs de trésors commençait à prendre une certaine consistance quand on apprit le véritable but de ces promenades originales : il s’agissait du dressage de chiens destinés aux aveugles victimes de la Grande Guerre. Il fallait alors faire renaitre chez ces victimes, parmi les plus émouvantes de la guerre, l'espoir d'une vie nouvelle, active et la plus indépendante possible.

Les chiens au service des aveugles

Les historiens de la gent canine ont noté l’indéniable faculté d’observation des chiens pour faire des parcours très longs, sans autre guide que leur mémoire visuelle et olfactive. Il est conté maintes histoires véridiques de chiens faisant des centaines de kilomètres en chemin de fer pour revenir chez un ancien maitre. Ces rusés excursionnistes savent sauter dans un train en partance et descendre, à propos, à la gare de leur ville d’origine ! Pour expliquer ces retours, en dehors des souvenirs visuels, il nous faut reconnaitre à cet animal une intelligence remarquable. Quant aux souvenirs olfactifs, ils sont particulièrement utilisés par les chiens de chasse qui suivent les pistes odorantes du gibier mais également par le chien policier lancé aux trousses d’un malfaiteur ou à la recherche d’un disparu dont on lui a fait connaitre l’odeur.

C’est, en autres, l’observation de ces facultés qui conduiront à leur éducation en tant que chien-guide d’aveugle. En effet, on ne peut demander à un chien d’aveugle de conduire sûrement son maître que si on a commencé à graver dans sa mémoire le souvenir visuel des parcours que l’homme aura à effectuer journellement.

Les plus anciennes traces d'utilisation de chiens-guides d'aveugles datent de l'Antiquité. En effet, une peinture représentant un aveugle guidé par un petit chien et datée d'environ 120 ans avant Jésus-Christ, a été retrouvée sur un mur de Pompéi. Plus récemment, c’est un viennois M. Kraemer qui, pour la première fois de façon officielle, suggéra en 1915, l’utilisation des chiens pour guider les aveugles de la guerre.

Le Plessis-Trévise accueille la première école de chiens- guides d'aveugles 

Il est unanimement reconnu que la première Ecole de chiens-guides d’aveugles, en France, fut fondée en 1917 au chenil du Plessis-Trévise par le commandant Achille Malric et le lieutenant Paul Megnin, chargés des chiens de l’armée et des chiens sanitaires.

Le capitaine Malric sera désigné, en 1915, pour prendre la direction du « Service des Chiens de Guerre » au cabinet du Ministre de la Guerre, le Général Lyautey. On doit, en effet, au commandant Malric, une longue carrière militaire vouée au dressage et à l’utilisation des « chiens de guerre » par l’armée. Patrouilleurs, éclaireurs de terrains, ravitailleurs en vivres et en munitions, porteurs de messages, mais aussi « chiens sanitaires » à la recherche de blessés égarés ou dissimulés, ces chiens-soldats, immatriculés, possédant un livret militaire, ont été de glorieux auxiliaires aux Poilus de la Grande Guerre.

Si l’on voulait mentionner toutes les actions dans lesquelles ces braves chiens se sont distingués, les vies humaines qu’ils ont épargnées, de longues pages seraient nécessaires. Paul Mégnin ne manquera pas de leur rendre hommage dans son rapport du 14 juin 1918 : « Le lieutenant-colonel, commandant le 52ème R.I. porte à la connaissance de tous, la mort du chien-sentinelle Lion, n° matricule 147 et du chien de liaison Lion, n° matricule 164, tués tous deux à la cote 304. Ces deux fidèles camarades du soldat avaient rendu, en de nombreuses circonstances, les plus précieux services au régiment.». Le chien de liaison Lundi et son conducteur furent cités à l’ordre du régiment, le chien Jacquot reçut la Croix de guerre.

 Recrutement et dressage des chiens  

Pour qu’un chien rende des services, il fallait qu’il fût judicieusement recruté, convenablement préparé, correctement et complètement dressé, ainsi que confié à un homme qui sût l’utiliser. Le recrutement fut organisé de façon à obtenir, avec le minimum de dépenses, le plus grand nombre de chiens. Seules, certaines races ou types de chiens étaient susceptibles d’être utilisés comme chiens de guerre. Les chiens de chasse, en particulier, ne donnèrent pas de bons résultats, leur instinct l’emportant sur le dressage. Paul Mégnin mentionnera : « il est de mon devoir de proclamer hautement que c’est la race du petit Berger des Pyrénées qui a fourni à l’armée les chiens de liaisons les plus intelligents, les plus roublards, les plus rapides et les plus habiles. » Le recrutement avait été confié soit à de sociétés canines existant avant guerre, soit le plus souvent, à des amateurs compétents, agréés par le Ministère de la Guerre.

A cette même époque, il existait aux environs immédiats de Paris, huit chenils de préparation de chiens de guerre proprement dit ou de chiens de garde destinés à la protection des établissements travaillant pour la Défense Nationale et agréés par le Ministère de la Guerre. Ces chenils recevaient une trentaine de chiens par mois du chenil-dépôt de Satory. Ils étaient tous dirigés par des civils remplissant gratuitement ces fonctions et auxquels il était accordé 100 francs par mois pour les frais d'entretien et de soins et 0 franc 50 par chien et par jour, pour la nourriture. L’armée mettait à leur disposition cinq militaires appartenant au service auxiliaire et inaptes à servir aux armées. L'un de ces chenils désigné "Chenil miliaire A" était situé au Plessis-Trévise.

Le commandant Malric, fort de son expérience dans le dressage des chiens de guerre, était chargé d’encadrer le dressage et le don de chiens-conducteurs auprès de ces blessés parmi les plus émouvants de la guerre. Le but était, bien évidemment, d’aider ces victimes à retrouver une vie la plus active et la plus indépendante possible. Pierre Hachet-Souplet, naturaliste, directeur de l’Institut de Psychologie Zoologique démontrera qu’un aveugle conduit par un homme, se repose complètement sur lui et perd toute initiative et par là même, le bénéfice du développement du toucher et de l’ouïe. Avec un chien, c’est l’inverse qui se produit. Le chien a besoin qu’on le commande, ce qui oblige le maitre à rester constamment attentif. Le contrôle des indications de son compagnon, par le toucher et l’ouïe, permet à l’aveugle de garder un large contact avec le monde extérieur. Une osmose s’établit rapidement entre le maitre et son compagnon. En présence de son compagnon, la sensibilité tactile de l’aveugle se développe d’une façon prodigieuse ainsi que son sens de l’effort physique. Il perçoit avec une finesse remarquable les tractions imprimées à la laisse, l’avertissant de changer de direction ou de contourner un obstacle. L’harmonie la plus complète s’établit entre les mouvements de ces deux êtres qui marchent dans le même sillon. Les aveugles de la guerre qui recevront de l’Etat de bons chiens dressés, pourront compter sur l’attachement profond et le dévouement sans borne de leur guide.

 

Les chiens, futurs auxiliaires des aveugles, mutilés de guerre, étaient dressés par des éducateurs spécialement expérimentés, sous la directive de Pierre Hachet-Souplet, psychologue animalier, d’Achille Malric et de Paul Mégnin, vétérinaires au Service des Armées. Tous trois ont signé des ouvrages sur l’élevage et l’éducation des chiens, qui font autorité en la matière. Ces chiens mis à la disposition des chenils étaient initialement des Barbets, des Caniches, des Epagneuls ou des Loulous reconnus inaptes au service sur le Front (parce qu’ils étaient trop petits ou parce qu’ils avaient peur des détonations). Après guerre, la préférence de race ira vers les Bergers allemands et belges, reconnus pour leur intelligence, leur fidélité et leur docilité. Il est essentiel que le chien soit de sexe féminin. En effet, le chien mâle s’est révélé peu apte car il est facilement distrait et peut devenir dangereux pour l’aveugle s’il rencontre une chienne « en chaleur ». Les dons de chiens offerts pour les aveugles commencèrent à affluer à l’établissement du Plessis-Trévise.

 

Deux dresseurs en compagnie du commandant Malric et de Pierre Hachet-Souplet

Le principe fondamental du dressage du chien d’aveugle consiste à l’habituer à marcher non pas au pied, comme les chiens de chasse, mais devant l’homme et cela sans tirer brutalement.

Quand l’animal est parfaitement rompu à cette discipline, on lui apprend à se détourner des obstacles et à prendre toujours le côté où l’homme pourra le suivre. La question du croisement des passants a fait l’objet de discussions scientifiques assez curieuses, comme par exemple de savoir s’il était naturel chez les êtres vivants de prendre sa droite plutôt que sa gauche ? …Difficile de trancher !

Il est peu aisé, en effet, d’observer un animal vivant en liberté sans le perturber par sa seule présence. Il résulte cependant d’un grand nombre d’observations, que les chiens prennent plus volontiers à droite.

Au chenil du Plessis-Trévise, les chiens subissaient vers la fin de leur entraînement une curieuse épreuve qui consistait à les faire passer au milieu d’une vingtaine de bouteilles placées en quinconce, en conduisant un homme dont les yeux étaient bandés. S’ils en sortaient vainqueurs, on pouvait être sûr qu’ils pourraient, peu de temps après, être mis en service.

Il reste, cependant, en tout dernier lieu, à éprouver le chien dans une rue passante et à lui apprendre la conduite à tenir en traversant la chaussée devant des bicyclettes ou des automobiles. Il a été prouvé que l’ouïe d’un chien est particulièrement développée et lui permet d’entendre un bruit déterminé qu’un homme ne peut percevoir. Cela lui sera d’une grande utilité pour l’accompagnement d’un non-voyant. Par ailleurs, il a été démontré qu’en désignant un itinéraire au chien par des mots bien distincts, celui-ci pourra ensuite reconnaître ces mots et les associer au lieu de destination de son maitre. De plus, le chien est dressé pour être attentif à tout éventuel acte de malveillance envers son maître.

Une renommée internationale ...

La renommée du Chenil du Plessis-Trévise dépassait le cadre des frontières nationales. Ainsi, dans son édition du 7 juillet 1918, la revue Le Semeur Algérien indiquait : « Le commandant Malric a créé au Plessis-Trévise une école de dressage pour les chiens d’aveugles. Par demande individuelle ou par achat établi par des médecins-majors des hôpitaux militaires, les aveugles de la guerre pourront obtenir un chien-guide au chenil du Plessis-Trévise.»

L’Angleterre et la Suisse enverront des stagiaires au camp d’entrainement de Plessis-Trévise afin de créer leurs propres écoles, dans leur pays respectif. D’autres centres verront le jour de par le monde.

Mais éphémère pour le Plessis-Trévise ?

On ne sait, à ce jour, combien de temps le chenil du Plessis-Trévise conserva cette fonction.

En 1929 fut fondée l’association « l’œil qui voit » qui encadra, un temps, l’éducation de centaines de chiens-guides. Il faudra attendre 1951 pour que Paul Corteville, un véritable passionné, aidé de René Blin, rendu aveugle accidentellement à l’âge de huit ans lors de la Grande Guerre, fasse renaitre l’éducation des chiens-guides civils. Il fonda en 1959 l’association des Clubs de Chiens Guides d’Aveugles des Flandres à laquelle succédera en 1972, la Fédération Nationale des Clubs de Chiens-Guides d’Aveugles.

En 2011, la Fédération Nationale de Chiens Guides d’Aveugles comptait plus de 1 500 équipes «Aveugle - Chien Guide » en activité en France. Environ 180 chiens éduqués par 70 instructeurs diplômés sont remis chaque année, gratuitement, à des non-voyants.

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