Les lavandières

 

 

La terre argilo-calcaire du territoire de notre commune a généré de nombreuses mares et étangs naturels ou artificiels. Points d’eau indispensables au quotidien des habitants, ces mares qui participaient amplement à l’irrigation des terres, ont été investies tout naturellement à maints usages. En cette fin de 19e siècle et début de 20e siècle, si le seau d’eau de fer blanc, tiré du puits, se voyait suffire aussi bien à faire la soupe qu’à donner à boire à la famille et éventuellement à se laver, il n’en était pas de même pour certains travaux exclusivement féminins tels que le lavage du linge.

 

Le canal qui traversait la commune fut, jusqu'au début du 20e siècle, un lieu propice au lavage du linge. Mais, icela créa bien vite un foyer d'infection pour le village car si la lessive demande une eau propre, elle produit une eau sale. En conséquence, la municipalité conduite par son maire Jules Nivette, se voit en 1902, dans l'obligation de prendre un arrêté interdissant expréssement d'y faire couler les eaux de lavage ou ménagères.

  ( Retrouvez ici l'histoire de ce mystérieux canal )

 

Face à cette situation, la "Mare aux Grenouilles" ou la "Mare aux Carpes" entre autres, deviendront le rendez-vous incontournable des lavandières.

Parcourant souvent un long chemin caillouteux pour se rendre à la mare la plus proche, brouette en bois lourdement chargée de linge de maison, de corps ou de vêtements de travail, exposées aux intempéries, ces femmes effectuaient un dur labeur que ce soit pour leur propre famille ou pour les propriétaires des villas qui les employaient. 

 

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Une habitante du Plessis-Trévise se souvient : 

 

« L’été, j’aimais accompagner maman laver le linge à la mare. Il y avait un emplacement délimité, de façon rudimentaire, entre deux piquets de bois. Chaque femme avait ses habitudes et ne s’y disputait pas l’endroit.

Elle s’agenouillait dans sa caisse en bois remplie de paille, au plus près de l'eau pour y plonger les bras et le linge. Le lavage des draps était tout un savoir-faire : il fallait les mouiller un à un, les frotter sur la planche avec un gros cube de savon, insister sur les tâches avec une brosse de chiendent, déplier, replier le drap plusieurs fois en le tapant avec le battoir en bois pour en extraire les salissures. Les draps en lin ou en métis, une fois mouillés, étaient très lourds. Nous aidions maman à tordre le linge pour l’essorer.

Elle installait ensuite un trépied, y allumait dessous un feu de bois pour y faire bouillir le linge dans une grande lessiveuse de fer blanc, sans oublier d’y adjoindre un petit sac de poudre bleue ou de l’eau de Javel pour rendre le linge plus blanc.

Nous, les enfants, nous aimions barboter dans l’eau froide à la recherche de têtards ou de grenouilles, nullement effrayés par les petites couleuvres qui nous passaient entre les jambes.

Il fallait ensuite charger le linge mouillé et le matériel sur la brouette pour rejoindre la maison. Quelle était lourde cette brouette ! Maman faisait quelquefois une petite pause sur le talus. Elle effectuait souvent ainsi plusieurs allers et venues dans la journée. 

Je me souviens de la bonne odeur du linge étendu en plein air, sur l’herbe, au soleil ou sur une corde, en plein vent. Que de parties de cache-cache nous avons fait derrière les draps au risque de faire tomber les perches de bois fourchues qui retenaient péniblement la corde ! L’hiver, je revois le linge durci par le gel* que mes garnements de frères prenaient un malin plaisir à casser au grand dam de maman car cela se traduisait généralement par une déchirure… »

 

(* Un linge qui sèche dehors en hiver s’imprègne d’oxygène activé qui est un désinfectant naturel qui détruit les bactéries et contribue également à éliminer les mauvaises odeurs. A température négative, le vêtement gèle et sèche très rapidement une fois ramené à l’intérieur).

 

 

 

A la fin du 19e siècle, une politique hygiéniste se met en place et les communes, aidées par la loi du 3 février 1851, accordent des subventions pour la création de lavoirs et bains publics.

 

Au village du Plessis-Trévise, le 23 août 1902, un protocole d’accord est signé entre Marie-Hortense Montpellier et la municipalité représentée par son maire Jules Nivette. Cette convention portait sur les différentes modalités d’installation, dans le passage des Ecoles, de lavoirs intérieurs subventionnés par la commune.

Bien évidemment, le principal objet de discussions concernait d’une part, le droit d’utilisation du puits commun avec l’Ecole du Centre, et d’autre part, l’évacuation des eaux usées. 

 

Ces accords seront revus le 2 juillet 1915 mais, cette fois, entre la maire Jules Nivette et les époux Fleury, Marie Hortense Vve Montpellier, ayant épousé en secondes noces, Alphonse Fleury. Le 6 aout 1923, le registre des mandats municipaux mentionne qu’une subvention de 100 francs est accordée aux époux Fleury.

 

Ces lavoirs fonctionneront jusqu’aux années 1930, soit en fait jusqu’à l’arrivée de l’eau courante dans les maisons. Ils seront principalement utilisés par les blanchisseuses qui venaient y laver le linge des propriétaires des grandes villas. Trois pièces étaient réservées à cet usage. Chacune disposait de l’équipement jugé le plus moderne et le plus fonctionnel à l’époque, soit un bac en ciment réservé au lavage, un autre pour le rinçage et enfin un troisième pour l’azurage, c’est-à-dire, le passage du linge « au bleu ». C’est dans cette dernière pièce qu’était installé l’indispensable poêle pour faire bouillir le linge dans la lessiveuse. Le prix de la location en 1934/1935 était de 50 centimes de franc la journée (à titre de comparaison 1 kg de pain coûtait alors environ

2 francs – un ouvrier était payé en moyenne 3,80 francs de l'heure). Naturellement, les autres produits ou matériel de base, tels que planche, brosse, battoir et savon n’étaient pas fournis.


La lessive se faisait à la cendre de bois, celle de chêne et de châtaignier était évitée car sa forte teneur en tanin pouvait tacher le linge.

Des boules de bleu plongées dans l'eau de rinçage rendaient le linge d'un blanc étincelant.

Des racines de saponaire jouaient le rôle d'assouplissant.

Parfois des rhizomes d'iris servaient à parfumer la lessive.

 

Ces lavoirs ont été, pour ces femmes, des lieux importants de sociabilité. On y échangeait les derniers potins, mais aussi de petites confidences personnelles ou familiales. Le fait d’apporter son linge est, d’une certaine façon, une manière de révéler un peu de son intimité. En outre, la quantité de linge apportée témoigne de la prospérité de la maison. Réputés pour être un lieu de médisance, les lavoirs étaient, en quelque sorte, le double du café de village pour les hommes, ce qui engendrera les expressions bien connues : « Au lavoir, on lave le linge mais on salit les gens ! » ou « On lave son linge sale en famille ! » …

 

 

 

Jusque dans les années 1950, les jeunes filles reçoivent à l’école des cours d’arts ménagers. Le lavage du linge y est bien présent.

Les manuels scolaires dispensent aux futures ménagères tous les conseils d’hygiène qu’il convient d’appliquer comme par exemple : 

« le lavage du linge doit être fait le plus rapidement possible ; il faut faire la lessive toutes les semaines, au plus tard tous les 15 jours ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elles seront alors aptes à répondre à la question de l’examen du certificat d’études primaires, plutôt complexe en cette année 1923 :

« Pour laver le linge d’un ménage, une blanchisseuse demande 15 francs par semaine tout compris.

La ménagère préfère, quant à elle, prendre deux fois par mois une femme à qui elle donne 10F pour chaque lessive. Par lessive, celle-ci utilise 1,5kg de savon à 3,50F le demi-kilo, 1 kg de cristaux de soude à 0,75F le kilo, 0,50F de bleu et 2,75F de combustible. Calculer l’économie annuelle. »

Auriez-vous su y répondre ? 

  - Somme annuelle demandée par la blanchisseuse : 15F x 52 (semaines) = 780 francs.

  - Détail du calcul de la ménagère pour une journée :

          somme pour chaque lessive                                                        10,00 F

         1,5kg de savon soit 3 x 3, 50F (prix d'un demi-kilo de savon)      10,50 F

         1 kg de cristaux de soude à 0,75 F le kg                                        0,75 F

          Bleu                                                                                                0,50 F

          Combustible                                                                                   2,75 F

          soit un coût total pour une journée de 24,50 francs

          donc pour une année (2 jours par mois /12 mois) le coût est de  : 24 x 24,50F  = 588 francs

 

         Economie réalisée par la ménagère : 780F - 588F = 192 francs

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Quelques mots associés à la lessive :

Au cours des années 1950, les questions posées à l'examen du certificat, sont plus logistiques qu’économiques, telles que : « Comment équiperiez-vous une buanderie modèle ? »

Il faudra attendre les années 1960 pour que les premières machines à laver le linge rentrent dans les foyers, venant soulager les femmes de cette tâche ingrate.

 

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